Voltaire au secours des canuts ?

Voltaire (1694-1778).

Source : Musée Carnavalet.

           

 

 

 

 

 

Qui ne se souvient que dans Le Savetier et le Financier le second demande au premier combien il gagne. Le premier répond que « chaque jour amène son pain ». Mais, ajoute-t-il :

                                                                       Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours

                                                                                  Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes,

                                                                       L’une fait tort à l’autre, et monsieur le curé

                                                                       De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

 

Le savetier dénonce là le nombre excessif de fêtes chômées, imposées par l’Église. Chaque confrérie, chaque corporation, tient à ce que son saint patron soit honoré de tous. Le village a sa fête patronale, le diocèse ses saints fondateurs, l’Église ses fêtes carillonnées. Leur nombre était tel qu’en 1666 Colbert s’en plaignit au Roi, qui obtint des évêques la suppression de 17 fêtes. Il en restait encore 38, outre les dimanches.  (Notre calendrier compte 10 jours fériés : 5 fêtes « religieuses », 5 fêtes républicaines.)

 

Les philosophes des Lumières se sont emparé de la question. Deux raisons à cela : combattre cette ingérence de l’Église, favoriser l’économie. Dans l’Encyclopédie, c’est un économiste, Faiguet de Villeneuve (1703-1781), qui, vers 1754, dans un long article très argumenté, intitulé Les fêtes des chrétiens, se chargea de dénoncer cet abus : non seulement les fêtes empêchent paysans, ouvriers, artisans de gagner leur journée, mais elles les poussent au cabaret. Voltaire collabora à l’Encyclopédie. Mais il trouvait que cette entreprise avec ses coûteux volumes de textes et de planches ne constituait pas une force de frappe assez efficace. « Jamais 20 volumes in-folio ne feront de révolution ; ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui sont à craindre. Si l’Évangile avait coûté douze cents sesterces, jamais la religion chrétienne ne se serait établie » (à d’Alembert, 5 avril 1765). Dès 1760, le patriarche de Ferney eut l’idée d’un Dictionnaire philosophique portatif. Ce Dictionnaire, sous-titré La Raison par alphabet, convient à merveille à son génie : il y multiplie les attaques sous les formes les plus variées, anecdotes, lettres, dialogues, pamphlets. Si bien que le petit volume in-8° à l’origine, finit au gré des nombreuses rééditions par n’être plus portatif, comptant plus de 3.500 pages en 8 volumes.

 

 

Naturellement il comporte un article Fêtes. Il est beaucoup plus court que celui de Faiguet, mais plus mordant. « Prêtres, commandez, s’il est nécessaire, qu’on prie Roch, Eustache et Fiacre le matin ; magistrats, ordonnez qu’on laboure vos champs le jour de Fiacre, d’Eustache et de Roch. C’est le travail qui est nécessaire ; il y a plus, c’est lui qui sanctifie. »

 

                        Or dans cet article Voltaire produit à l’appui de sa thèse un document inattendu intitulé : Lettre d’un ouvrier de Lyon à messeigneurs de la commission établie à Paris pour la réformation des ordres religieux, imprimée dans les papiers publics en 1766. Cette lettre nous intéresse à plus d’un titre. Nous la reproduisons, avec des appels de notes, car nombre de points ont besoin d’être commentés.

Atelier/habitation d’un ouvrier en soie : « canut » – Par Jules Férat (1819 — 1889?) — Le Monde illustré

Messeigneurs,

 

 

 

 

Je suis ouvrier en soie (1), et je travaille à Lyon depuis dix-neuf ans. Mes journées ont

augmenté insensiblement, et aujourd’hui je gagne trente-cinq sous. Ma femme, qui

travaille en passements, en gagnerait quinze s’il lui était possible d’y donner tout

son temps ; mais comme les soins du ménage, les maladies de couches ou autres, la

détournent étrangement, je réduis son profit à dix sous, ce qui fait quarante-cinq

sous journellement que nous apportons au ménage. Si l’on déduit de l’année

quatre-vingt-deux jours de dimanches ou de fêtes (2), l’on aura deux cent quatre-vingt

quatre jours profitables, qui, à quarante-cinq sous, font six cent trente-neuf livres.

Voilà mon revenu.

Voici les charges :

J’ai huit enfants vivants, et ma femme est sur le point d’accoucher du onzième, car

j’en ai perdu deux. Il y a quinze ans que je suis marié. Ainsi je puis compter

annuellement vingt-quatre livres pour les frais de couches et de baptême, cent huit

livres pour l’année de deux nourrices, ayant communément deux enfants en

nourrice, quelquefois même trois. Je paye de loyer, à un quatrième (3), cinquante-sept

livres, et d’imposition quatorze livres. Mon profit se trouve donc réduit à quatre

cent trente-six livres, ou à vingt-cinq sous trois deniers par jour, avec lesquels il

faut se vêtir, se meubler, acheter le bois, la chandelle, et faire vivre ma femme et

six enfants.

Je ne vois qu’avec effroi arriver des jours de fête. Il s’en faut très-peu, je vous en

fais ma confession, que je ne maudisse leur institution. Elles ne peuvent avoir été

instituées, disais-je, que par les commis des aides, par les cabaretiers, et par ceux

qui tiennent les guinguettes. (4)

Mon père m’a fait étudier jusqu’à ma seconde, et voulait à toute force que je fusse

moine, me faisant entrevoir dans cet état un asile assuré contre le besoin ; mais j’ai

toujours pensé que chaque homme doit son tribut à la société, et que les moines

sont des guêpes inutiles qui mangent le travail des abeilles (5). Je vous avoue pourtant

que quand je vois Jean C***, avec lequel j’ai étudié, et qui était le garçon le plus

paresseux du collège, posséder les premières places chez les prémontrés, je ne puis

m’empêcher d’avoir quelques regrets de n’avoir pas écouté les avis de mon père.

Je suis à la troisième fête de Noël, j’ai engagé le peu de meubles que j’avais, je me

suis fait avancer une semaine par mon bourgeois (6), je manque de pain, comment

passer la quatrième fête ? Ce n’est pas tout ; j’en entrevois encore quatre autres

dans la semaine prochaine. Grand Dieu ! huit fêtes dans quinze jours (7) ! est-ce vous

qui l’ordonnez ?

Il y a un an que l’on me fait espérer que les loyers vont diminuer, par la

suppression d’une des maisons des capucins et des cordeliers (8). Que de maisons

inutiles dans le centre d’une ville comme Lyon ! les jacobins, les dames de Saint-

Pierre, etc. : pourquoi ne pas les écarter dans les faubourgs, si on les juge

nécessaires ? que d’habitants plus nécessaires encore tiendraient leurs places !

Toutes ces réflexions m’ont engagé à m’adresser à vous, messeigneurs, qui avez

été choisis par le roi pour détruire des abus. Je ne suis pas le seul qui pense ainsi ;

combien d’ouvriers dans Lyon et ailleurs, combien de laboureurs dans le royaume,

sont réduits à la même nécessité que moi ! Il est visible que chaque jour de fête

coûte à l’État plusieurs millions. Ces considérations vous porteront à prendre à

coeur les intérêts du peuple, qu’on dédaigne un peu trop.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Bocen

 

  • Si Voltaire ne dit pas canut, c’est que le mot n’existe pas alors. Il apparaît vers 1830, et son origine n’a rien d’évident.
  • 82 jours de dimanches et de fêtes, soit 30 jours de fêtes. Faible réduction depuis un siècle (1666-1766 : curieuse coïncidence).
  • Il faut entendre au 4è étage. On aimerait en connaître l’adresse !
  • Un des arguments principaux de Voltaire dans l’article qui précède.
  • Image et critique récurrentes chez Voltaire.
  • Bourgeois : « chef d’atelier en canuserie » (Le Littré de la Grand’Côte)
  • Le temps liturgique de Noël comptait donc huit fêtes chômées, à en croire cette lettre. 1/ Vigile de Noël. 2/ Noël. 3/ st Étienne, 26 déc. 4/ st Jean l’Évangéliste, 27 déc. 5/ les saints Innocents, 28 déc. 6/ Circoncision, 1er 7/ Très saint Nom de Jésus, 2 jv. (depuis 1721). 8/ Épiphanie. Quand l’auteur de la lettre écrit : « Je suis à la 3è fête de Noël », il faut donc supposer qu’il écrit le 26 décembre, st Étienne.
  • Autre cheval de bataille éminemment voltairien. Le clergé régulier n’est pas seulement oisif, il est nocif. Couvents et monastères accaparent l’espace urbain, forçant le peuple laborieux à payer des loyers trop chers ou à s’excentrer. L’ouvrier en soie cite quatre ordres religieux qui ont leurs murs en pleine presqu’île :
    • les capucins. Monastère construit en 1622, au pied de la montée de la Grand’Côte. Chassés à la Révolution, les capucins ne sont plus là que par le nom de la rue.
    • les cordeliers, ou franciscains. Couvent fondé en 1220 et détruit après la Révolution. Il en reste l’église Saint-Bonaventure.
    • les jacobins. Couvent et église se trouvaient à l’emplacement de l’actuelle place des Jacobins. L’un et l’autre ont disparu après la Révolution.
    • les dames de Saint-Pierre. Abbaye de religieuses bénédictines. Des quatre couvents « parasites », c’est le seul qui reste : il est devenu le musée des Beaux-Arts ou Palais Saint-Pierre.

 

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Houdon  1778  Cette lettre est très certainement de la main de Voltaire, toujours prêt à user de tels procédés pour sa cause. La signature est plus que suspecte (il les multipliait à plaisir), mais surtout thèmes et termes trahissent la plume du polémiste.  – Si jamais elle est authentique, il faut avouer que Voltaire a eu beaucoup de chance de mettre la main sur un document émanant d’un ouvrier en soie lyonnais aussi manifestement voltairien. Au reste, dans un cas comme dans l’autre, cela n’enlève rien à sa qualité documentaire ni à sa résonance humaine.

Bernard Plessy

 

Author: LaFicelle

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