Madame de Sévigné à Lyon

Mme de Sévigné, c’est la voix d’une femme témoin d’elle-même et témoin de son temps. Bernard Plessy, essayiste et critique littéraire, nous offre quelques extraits des lettres de la marquise à sa fille.

Madame de Sévigné à Lyon

        « Le 4 février 1671, à Paris, dans un hôtel du Marais, une femme de 45 ans vit un phénomène des plus étrange : elle meurt et elle naît. Cette femme s’appelle Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal. Elle meurt de voir partir sa fille, Françoise-Marguerite, rejoindre son mari François de Grignan, lieutenant-général pour le Roi au gouvernement de Provence. Elle naît à la littérature épistolaire et s’y installe d’emblée au premier rang avec la première lettre qu’elle écrit à sa fille encore sur les chemins, le vendredi 6 février.

Je suis toujours avec vous. Je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n’approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins. Il me semble que j’ai quelquefois peur qu’il ne verse. Les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au désespoir. Le Rhône me fait une peur étrange. J’ai une carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre.

 

 

 

 

Elle meurt et elle naît : Mme de Sévigné ne doit de survivre qu’à la correspondance assidue et passionnée qu’elle institue comme un rite bihebdomadaire avec sa fille. Pour 764 lettres sauvées, dont seulement 170 autographes, combien  d’autres perdues ou détruites, par la volonté de sa petite-fille Pauline, marquise de Simiane, qui donna l’ordre de brûler la plus grande partie des lettres de sa grand-mère et la totalité des lettres de sa mère. Ainsi le dialogue s’est-il réduit à une voix, et tout ce que nous savons et racontons, c’est de la seule plume de la mère que nous le tenons.

 

*

Les mois passent. Mme de Sévigné s’occupe de sa petite-fille, l’aînée, Marie-Blanche : à deux mois d’âge, sa mère n’a pu l’emmener. Elle fréquente la société du bel air, où pour sa fille elle glane les nouvelles de la cour et de la ville. Mais bientôt germe le projet d’un voyage à Grignan. Les préparatifs commencent. La Marquise se défait de son vieux carrosse mis à mal par les chemins de Bretagne, quand elle se rend dans sa propriété des Rochers, près de Vitré. Elle achète un équipage à six chevaux. Il faut cela pour une grande dame qui voyagera avec deux femmes de chambre, et deux familiers, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, son oncle et homme de confiance depuis son veuvage (à 25 ans…), et l’abbé Pierre de La Mousse, qui fut précepteur de Françoise-Marie. Elle se préoccupe de ses habits. « Je suis partagée entre l’envie d’être bien belle et la crainte de dépenser. » Elle a bientôt, selon son mot « un pied en l’air ». Mais le départ est retardé par la maladie de sa tante Henriette de La Trousse, sœur cadette de sa mère. La pauvre femme n’en finit pas de mourir d’hydropisie. Sa nièce l’aime trop pour partir sans lui avoir rendu les derniers devoirs. « Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie. » (vendredi 1er juillet) Quelques jours encore pour une tournée d’adieux. Le 11 juillet, dernière lettre de Paris.

Je pars mercredi, et vais coucher à Essonnes ou à Melun. Je vais par la Bourgogne. Je ne m’arrêterai point à Dijon. Je ne pourrai pas refuser quelques jours en passant à quelque vieille tante que je n’aime guère. Je vous écrirai d’où je pourrai ; je ne puis marquer aucun jour. Le temps est divin. Notre Abbé est gai et content ; La Mousse est un peu effrayé de la grandeur du voyage, mais je lui donnerai du courage. Pour moi, je suis ravie. Et si vous en doutez, mandez-le moi à Lyon, afin que je m’en retourne sur mes pas.

La lettre suivante est postée d’Auxerre, samedi 16 juillet, à 42 lieues de Paris, le tiers du chemin. Brève relation de voyage. « Il n’y a point de poussière, il fait frais et les jours sont d’une longueur infinie. Voilà tout ce qu’on peut souhaiter. » Vraiment ? En fait, Mme de Sévigné souhaiterait un peu plus d’entrain. « Nous voyageons un peu gravement. » Elle ajoute, comme à mi-voix : «  Pour avoir de la joie, il faut être avec des gens réjouis. » Alors s’impose la ressource de la lecture. « Nous n’avons point trouvé de lecture qui fût digne de nous que Virgile, non pas travesti, mais dans toute la majesté du latin et de l’italien. » Mme de Sévigné maîtrise mal le latin. Pour lire Virgile, il faut donc une traduction. Certes pas le Virgile travesti de Scarron, mais une traduction italienne, sans difficulté pour la Marquise.

La lettre suivante, adressée à l’auteur de l’Histoire amoureuse des Gaules, son cousin Bussy-Rabutin, est datée du 22 juillet à Montjeu, à une lieue et demie d’Autun. Mme de Sévigné y déclare sa ferme intention d’arriver le lendemain à Chalon pour y coucher puis s’embarquer sur la Saône jusqu’à Lyon. Tout se passe comme elle le veut. Et c’est donc le 24 juillet, dimanche matin, qu’elle prend le coche avec ses compagnons de voyage. L’équipage, carrosse et chevaux, suivra sur une autre barge. Tournus, Mâcon, Villefranche, Lyon n’est plus loin.

 

*

 

 Mme de Sévigné n’est jamais venue à Lyon, mais elle connaît la ville de réputation, on le verra ailleurs, elle en a haute idée. Et elle y est attendue. Doublement. D’abord par sa chère cousine Mme de Coulanges. Marie-Angélique du Gué, fille de François du Gué-Bagnols, Intendant du Lyonnais, épouse de Philippe-Emmanuel de Coulanges, était très proche de Mme de Sévigné, notamment grâce à la correspondance. Attendue aussi par la branche Grignan. Thérèse de Grignan, sœur du comte de Grignan, et donc belle-sœur de la fille de Mme de Sévigné, dont elle avait à peu près l’âge, avait épousé en 1668 Charles-François de Châteauneuf, marquis de Rochebonne, maître de camp de 1676 à 1688 et commandant pour le Roi dans les provinces du Lyonnais, Forez et Beaujolais en 1697. Ajoutons le Chamarier. Le Chamarier était le chanoine chargé d’administrer les revenus du chapitre, en l’occurrence le chapitre de Saint-Jean. Or il s’agissait de Charles de Rochebonne, frère du mari de Mme de Rochebonne, qui s’était proposé de loger Mme de Sévigné.

Nous voici donc devant la lettre que Mme de Sévigné écrit de Lyon à sa fille, mercredi 27 juillet. C’est à partir d’elle seule que l’on peut reconstituer son séjour. Les détails, hélas pour nous, en furent contés de vive voix à Grignan. Le début est accordé à deux de ses hôtes, Mme de Rochebonne et le Chamarier. De la première la frappe sa ressemblance avec son frère. « La ressemblance me surprit au-delà de tout ce que j’ai jamais vu ; enfin c’est M. de Grignan, qui compose une très aimable femme. Elle vous adore. Je ne vous dirai point combien je l’aime, et combien je comprends que vous devez l’aimer. » Le Chamarier ? « Pour monsieur son beau-frère, c’est un homme qui emporte le cœur ; une facilité, une liberté dans l’esprit qui me convient et qui me charme. Je suis logée chez lui. » Précieux détail : la maison du Chamarier était située à l’entrée du cloître de l’église Saint-Jean, à gauche après la porte Froc. Elle subsiste encore à l’angle de le rue de la Bombarde et de la rue Saint-Jean.

 

Et maintenant le récit. Mme de Sévigné arrive en fin de journée, lundi 25 : deux jours pour une trentaine de lieues. Elle débarque quai des Célestins où abordent les bateaux de la Saône et d’où partent les bateliers du Rhône.

Monsieur l’Intendant [le père de Mme de Coulanges] me vint prendre au sortir du bateau, lundi, avec madame sa femme et Mme de Coulanges. Je soupai chez eux. Hier j’y dînai.

La maison des du Gué était située non loin du pont de bois qui reliait l’archevêché à la place Bellecour, aujourd’hui rue Colonel-Chambonnet.

Comment Mme de Sévigné passe-t-elle la journée du mardi ?

On me promène, on me montre ; je reçois mille civilités. J’en suis honteuse ; je ne sais ce qu’on a à me tant estimer….. »

La suite de l’article sera à découvrir dans le numéro papier de juin. 

Bonne lecture

Author: LaFicelle

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1 Comment

  1. Très intéréssant !

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