Vaucanson | Les canuts lui jettent des pierres

« Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, Semblait, de la nature imitant les ressorts, Prendre le feu des cieux pour animer les corps. » (Voltaire, 1736, De la Nature de l’homme)

Du canard défécateur à la machine programmable.

Portrait de Jacques Vaucanson, élu pensionnaire de l’Académie royale des sciences le 9 juin 1768 
huile sur toile de Joseph Boze, vers 1782-1783, donnée par l’artiste à l’Académie des sciences en 1784
Paris, Académie des sciences
© Académie des sciences – Institut de France

Portrait de Jacques Vaucanson, élu pensionnaire de l’Académie royale des sciences le 9 juin 1768 
huile sur toile de Joseph Boze, vers 1782-1783, donnée par l’artiste à l’Académie des sciences en 1784
Paris, Académie des sciences
© Académie des sciences – Institut de France

Vaucanson. Un nom qui résonne à Paris, à Grenoble, à Lyon…nom de rues, d’établissements scolaires, de musées, une rue et une école à la Croix-Rousse et un canard, défécateur de surcroît. Qu’a fait cet homme pour mériter ça? Tous les documents sont unanimes, c’était un génie de la mécanique, ingénieur, grand inventeur d’automates mais il fut accueilli avec des pierres par les canuts. On a eu envie d’en savoir plus.

Né à Grenoble en 1709, il fait ses études à Lyon chez les Oratoriens. Il n’a pas connu la Révolution française, mais la fin de la monarchie, le pouvoir royal, les privilèges, les inégalités sociales, la vie difficile des « petites gens », mais aussi le siècle des Lumières. Voltaire, Montesquieu, D’ Alembert, Lavoisier, Buffon, ont marqué l’époque, riche en pensées philosophiques et mathématiques. Les progrès scientifiques étaient au goût du jour, et les salons, lieux de culture mondains, à la mode. C’est dans ce contexte que l’on découvre Vaucanson. Il est ingénieur, féru de mécanique horlogère, la « haute technologie » de l’époque. Sa rencontre avec des chirurgiens spécialistes du système digestif et respiratoire, lui permet de fabriquer des automates reproduisant les fonctions mécaniques du corps humain. Sa première création, le joueur de flûte, peut souffler dans l’instrument, fabriquer neuf sons et jouer plusieurs morceaux. L’automate grandeur nature, a fait sensation dans les foires par son ingéniosité.

Il a  35 ans quand il réalise un automate encore plus sophistiqué, le canard digérateur et défécateur. Les mouvements de l’animal sont réalistes, chaque os des ailes étant reproduit avec exactitude. L’exploit reste l’appareil digestif de l’animal pouvant avaler, digérer et déféquer. Le mécanisme de la digestion est visible par tous et provoque l’hilarité. En effet après avoir accompli tout le parcours digestif grâce au mécanisme d’horlogerie, rouages et engrenages entraînent les aliments dans le tube  figurant l’intestin jusqu’à l’élimination des déchets sous la forme d’une bouillie verdâtre.

« Un canard dans lequel je représente le mécanisme des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger, et de la digestion ; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est exactement imité : il allonge son cou pour aller prendre du grain dans la main, il l’avale, le digère, et le rend par les voies ordinaires tout digéré ; tous les gestes d’un canard qui avale avec précipitation, et qui redouble de vitesse dans le mouvement de son gosier, pour faire passer son manger jusque dans l’estomac, y sont copiés d’après nature : l’aliment y est digéré comme dans les vrais animaux, par dissolution, et non par trituration, comme le prétendent plusieurs physiciens ; mais c’est ce que je me réserve à traiter et à faire voir dans l’occasion. La matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie (…) Toute cette machine joue sans qu’on y touche quand on l’a montée une fois. J’oubliois de vous dire que l’animal boit, barbote dans l’eau, croasse comme le Canard naturel. Enfin j’ai tâché de lui faire faire tous les gestes d’après ceux de l’animal vivant, que j’ai considéré avec attention. ». (Vaucanson 1738)

vaucanson -canard-musee-grenoble

Lors des expositions à travers l’Europe, le mécanisme provoque l’admiration «Ce qui est particulièrement ingénieux dans ce canard c’est la façon avec laquelle l’animal avale sa nourriture. Cela se fait grâce à un petit soufflet aménagé tout en bas et qui, par des tuyaux, monte jusqu’au cou. Quand, par ce soufflet, l’air est aspiré dans le cou et que la nourriture remplit le bac, l’air extérieur doit l’y pousser Là, dans un petit espace, (il a fallu) construire un petit laboratoire chimique, pour en décomposer les principales parties intégrantes, et le faire sortir à volonté, par des circonvolutions de tuyaux, à une extrémité de son corps tout opposée. » Ch. Nicolaï, Chroniques à travers l’Allemagne et la Suisse) Une petite réticence est cependant émise à propos de la digestion, on le soupçonne d’avoir utilisé un subterfuge pour la réalisation de la bouillie verte.

« Je ne prétends pas donner cette digestion pour une digestion parfaite, capable de faire du sang et des parties nourricières pour l’entretien de l’animal ; on aurait mauvaise grâce, je crois à me faire ce reproche. (..) Toute la mécanique du canard artificiel sera vue à découvert,² mon dessein étant plutôt de démontrer, que de montrer simplement une machine. Peut-être que quelques dames, ou des gens qui n’aiment que l’extérieur des animaux, auraient mieux aimé le voir tout couvert ; mais outre que cela m’a été demandé, je suis bien aisé qu’on ne prenne pas le change, et qu’on voit tout l’ouvrage intérieur. Je crois que les personnes attentives sentiront la difficulté qu’il y a eu de faire à mon automate tant de mouvements différents. »

(Vaucanson, 1738) On accorde aussi à Vaucanson l’invention du principe du tuyau en caoutchouc. La gomme noire qui suinte des arbres de Guyane va permettre sa réalisation.

Son talent lui valut les faveurs des souverains. Après avoir refusé ses services auprès d’un prince étranger pour rester fidèle à sa patrie, il se voit confié le poste d’Inspecteur Général des Manufactures pour redresser la situation difficile dans laquelle se trouve l’industrie française de la soie. Dès lors, Vaucanson met son génie créateur au service de cette industrie qu’il tente de réorganiser : de la production jusqu’au système de distribution, il propose une véritable révolution dans les techniques employées et dans l’organisation du travail. Il conçoit de toutes pièces des manufactures bien adaptées à l’usage auquel on les destine, et suscite enfin, avec l’accord des pouvoirs publics, une véritable promotion du travail. On le voit dans le Dauphiné, il se rend même dans le Piémont, patrie de l’industrie rivale. Mais son grand dessein va rencontrer des oppositions, des obstacles économiques et humains qui freinent et limitent sa réalisation.

Monsieur de Vaucanson croyait que le tissage de la soie ne pouvait se bien faire que dans de grandes fabriques(…) Tout ce qui peut être donné à bas prix ne s’exécute que dans les fabriques en grand parce que c’est là seulement que l’on peut réunir tout ce qui est nécessaire pour la perfection et l’économie(…)et enfin la distribution du travail qui fixant l’ouvrier à une simple opération qu’il répète constamment, le met en état de faire mieux en moins de temps. (Condorcet, éloge à monsieur Vaucanson)

L’inventeur du Canard n’a pas séduit les canuts

1546VAUCANSONAprès avoir étudié la manière de fabriquer la soie, en séjournant à Lyon, Vaucanson veut améliorer la régularité dans l »ensemble de la production. Avant tout, il juge essentielle la préparation de la soie avant son utilisation, partie qu’il trouve défectueuse. Il invente des instruments qui permettent d’ exécuter avec régularité et uniformité les différentes parties de la machine..Un tour à charioter, une machine à faire les fils de chaîne toujours égaux, une chaîne sans fin qui donne le mouvement à un moulin qui tord la soie, une calandre à levier pour lustrer les étoffes, un tour à tirer la soie pour une meilleure croisure et régularité, une machine à couper les pignons en cuir pour les machines à soie, des moulins qui s’adaptent à la vitesse des bobines….Son métier est entièrement automatique et permet cette régularité ainsi que la rapidité de la main-d’œuvre. Vaucanson est en train d’inventer avant l’heure la machine « programmable »et le travail à la chaîne. La mécanisation industrielle est en marche. Les canuts ne s’y trompent pas en recevant Vaucanson à coups de pierres. Il est le représentant et l’instigateur des accords qui se font « en haut lieu » sans l’avis de l’artisan ; des machines qui vont remplacer le savoir-faire des hommes et des femmes, et des procédés arbitraires qui s’en suivent. Les tisserands se voient dépossédés de leur métier, transformés eux-mêmes en machine, dépendant du bon vouloir des princes et du marché. Aussitôt des difficultés se produisent entre ouvriers et marchands (appelés aussi fabricants), le nouveau règlement augmentant le pouvoir du marchand au détriment de l’exécutant. C’est en août 1744 qu’une émeute se déclenche mettant 15 000 ouvriers de tous les corps de métier du textile dans la rue, « tissotiers, veloutiers, tireurs d’or, taffetatiers, vireurs de moulins, passementiers, plieurs de velours ». Vaucanson le technicien et Montessuy l’industriel, doivent leur salut à la fuite. Les quatre jours de grève et d’affrontements entraînent une répression violente. Dix hommes sont envoyés aux galères et un, condamné à mort.
Est-ce la colère ou la non-rentabilité de la chose qui a raison de l’abandon du règlement ? ( Il semble que les ventes de la soie ne remboursaient pas l’investissement du matériel. ) mais l’ancien règlement est rétabli en 1745. C’est à ce moment là que l’industrie française prend un retard considérable sur celle des anglais, dit-on, mais la recherche de la rentabilité doit-elle se faire au détriment du savoir-faire? Il s’avère que les machines toutes sophistiquées qu’elles furent ou qu’elles soient, se limitent à la répétition de quelques motifs, d’une réalisation sans reproche, mais d’une créativité limitée (souci de rentabilité).

L’ingénieur malmené continue ses recherches. La construction d’un métier à tisser, entièrement commandé par un âne figurant les canuts, serait une réponse de Vaucanson aux réactions violentes des tisserands. Légende ou vérité, les traces de l’âne ont disparu mais celles du métier automatique restent. A plusieurs reprises dans sa vie de chercheur, Vaucanson est obligé de changer de cap. Déjà, à l’âge des vocations, il décide de renoncer à ses voeux ecclésiastiques à la suite de l’obscurantisme des gens d’église qui le mettent dans l’obligation de détruire son atelier de mécanique, ses automates, capables de simuler les fonctions vitales de l’homme à l’aide de mécaniques, étant considérés comme sacrilège. Il est contraint de continuer ses recherches à Paris où il se reconnaît dans la mouvance de l’esprit scientifique et philosophique des « Lumières » qui prenait le dessus et revisitait les idées d’un dieu créateur en considérant les êtres vivant d’un point de vue mécaniste.

Vaucanson, mécanicien de génie, précurseur de la  vie artificielle du vivant,  meurt en 1782. Il ne reste malheureusement plus rien de ses automates. Seuls des écrits subsistent, cependant le musée des Arts et Métiers (Paris) conserve une grande partie de ses machines. En reprenant les travaux de Vaucanson, Jacquard cent cinquante ans  plus tard, s’en inspirera pour construire le métier qui porte son  nom.  Métier automatique qui ne fit pas non plus l’unanimité (voir La ficelle n° 12).

Aujourd’hui, robots et drones ont pris la succession des automates et suscitent toujours des inquiétudes sur l’avenir de l’homme assisté et dépassé, victime de ses créations. Le progrès est-il seulement source de déshumanisation?

Sources: Jaques Vaucanson, Le grand dessein et son échec- Musée National des Techniques (mai 1983) | Vaucanson & l’homme artificiel Musée Dauphinois PUG (2010)Vaucanson et l’Homme artificiel – Musée dauphinois

Author: LaFicelle

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1 Comment

  1. Article fort sympathique, une lecture agréable. Ce blog est vraiment pas mal, et les sujets présents plutôt bons dans l’ensemble, bravo ! Virginie Brossard LETUDIANT.FR

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