Mai 68 – Un atelier de sérigraphie aux Beaux-Arts de Lyon

Après l’article concernant les Beaux Arts de Lyon paru dans le numéro 57, La ficelle a eu envie de rencontrer des élèves de l’école ayant participé aux événements de mai 68.

L’un d’entre eux a bien voulu répondre à nos questions.

Nous avons appris que l’école s’était impliquée dans le tirage des affiches que l’on retrouve au musée de Gadagne et nous voudrions en savoir plus.
Pouvez-vous nous parler de l’atelier de sérigraphie ?

Mr R. (qui souhaite rester anonyme) :
C’était un atelier où se pratiquait une technique artisanale héritée du pochoir. Il y a quarante-cinq ans, pas de photocopieur, pas de numérique, pas d’ordinateur, les tracts ( flyer ) étaient imprimés sur des ronéos poussives. Pourquoi cet atelier ?

À Lyon*** comme en France, la grève générale s’étendait, après la grande manif du 13 mai le temps s’arrêta. Il n’y avait plus d’exécutif, plus d’essence, plus de ramassage d’ordures, plus de « flics » dans les rues. Les ouvriers de Berliet – RVI – se « payaient» l’enseigne de l’usine d’une belle et mémorable anagramme, et BERLIET devint LIBERTE. Des amphis, des facs aux ateliers des Beaux- Arts, la parole s’installa en d’interminables discussions et l’expression partagée devint alors un acte politique.

Le 25 mai à Lyon, une grosse manif d’ouvriers et d’étudiants venant des Cordeliers, se présenta sur le pont Lafayette dans le but d’aller vers la préfecture. La police avait pour mot d’ordre de ne pas les laisser passer, les « hirondelles » à vélo ont commencé à charger, échec et désastre, les gardes mobiles seront plus efficaces grâce aux tirs de grenades horizontaux, j’en sais quelque chose. Les heurts durèrent tard dans la nuit. Au final, on compta de nombreux blessés et un commissaire de police fut victime de ces affrontements**
À l’arrière de la manif à la hauteur du palais du commerce, sur la façade « des galeries », on pouvait lire le slogan “aux Galeries Lafayette il se passe toujours quelque chose”, tu parles… Les vitres du Prisu ont explosé, les bouteilles et les victuailles ont été distribuées, c’est toujours la même chose.

L’atelier des Beaux Arts est-il né de cesévénements ?

Oui !”L’atelier populaire” de l’école des Beaux-Arts imprimait des affiches qui étaient collées sur les murs de la Croix-Rousse et même “en ville” quelquefois. Les rumeurs se bousculaient, les médias aussi étaient en grève, nous ne savions pas où les choses iraient et tout se faisait dans un joyeux désordre pour les uns, dans un ambitieux projet révolutionnaire pour les autres. Ce que l’on appelle aujourd’hui l’esprit de 68 appartenait plutôt aux premiers qu’aux seconds. Espérances… disputes, échanges de coups quelquefois, réconciliations au bar du Gaulois – rue Neyret en face de l’école – nuits de discussions, de boissons, de drague, auprès du fan-club de l’atelier.
Les souvenirs de ces semaines ne se sont pas conservés dans la naphtaline, la mémoire en est par conséquent assez vague. Les images, les sons restent gravés, la chronologie et la véracité des faits sont fugitives, le reste est affaire d’historiens.

Comment s’organisait l’atelier ?

Je travaillais déjà tout en continuant de préparer mon diplôme des Beaux-Arts. Même si j’étais conscient du totalitarisme du PC, J’ai accepté de participer à l’atelier d’affiches. Les archis (étudiants en architecture) étaient nombreux, unis et très politisés mais ne connaissaient rien à la sérigraphie.
Qui donnaient les directives pour les affiches ?
Une cellule d’étudiants en architecture, imprégnée de marxisme d’arrière-salle, était à l’origine des idées et des textes composant les affiches, nous les “déco”, c’est-àdire les saltimbanques de l’école, les peintres, les graphistes, nous nous chargions de composer ce qui constituerait l’affiche – en une seule couleur – imprimée et répandue dans la ville après approbation du collectif

Vous l’aurez compris, dans cet « atelier populaire », il y avait les exécutants : « les petites mains », et « l’élite cérébrale ». Audessus de l’entrée de l’école, il y avait une grande bannière suspendue, elle proclamait : Non à l’enseignement magistral ! Il se trouve que c’est moi qui l’ai peinte sans trop savoir sur le moment quelle en était la signification.

Qui fournissait le matériel ?

Je ne sais pas, mais il était succinct. Un cadre, une émulsion, un rouleau et de l’encre.

 halteAvez-vous réalisé un grand nombre d’affiches ?

Les Beaux Arts de Paris en ont tiré plus que nous bien sûr, mais nous en avons inventé quelques unes. L’idée de De Gaulle sur son fauteuil roulant, ça n’est pas d’une grande recherche mais c’était porteur et dans l’air du temps.

Vous n’avez pas été inquiétés pendant le fonctionnement de l’atelier ?

Les affiches tirées étaient tout de suite collées. Les difficultés rencontrées résidaient surtout dans la rencontre avec les groupes de droite ou d’extrême droite. Des petits
groupes radicaux très violents qui arrachaient les affiches et coursaient les colleurs avec des manches de pioches, c’est comme ça que nous nous sommes politisés, dans
l’action.

Comment fonctionnait l’école dans les années Soixante ? Quel était le contexte ?

Tout d’abord à l’école des Beaux-Arts régnait un climat particulier, un climat tolérant, permissif même. Dans cette école où l’on pouvait entrer à 16 ans, où la plupart des étudiants n’étaient pas bacheliers, pas de ségrégation de classe, une mixité sociale et une cohabitation garçons et filles, que je qualifierais de plutôt libérales. Les archis constituaient une classe à part, bacheliers un peu “bourges”. N’ayant presque pas de filles dans leur section, ils portaient un vif intérêt à nos copines qui étaient nombreuses et belles bien sûr. Nous, les “déco” on était un ramassis de rapins, chevelus, lubriques et rigolards. Nous étions peu politisés, mais on écoutait, Ferré,
Brel, Brassens et aussi Dylan et les Stones en buvant des pots autour d’un plat de frites dans les bars des pentes. Dans le désordre nous lisions, le journal du Che, Camus,Miller et des bandes dessinées, Forest, Crepax, Hara kiri bien sûr, on avait laissé tomber Tintin mais l’esprit était toujours là.
Le soir nous allions à Saint Paul où nous rejoignait la faune des nuits lyonnaises, gitans, étrangers, homos, prostituées. Le poil y était long, les vêtements souvent achetés aux puces du Tonkin. Le goût des voyages en stop occupait les vacances et malgré tout ça, on respectait les profs et on travaillait dur. Lors de ces fameux voyages, on découvrait le Maghreb, le Proche-Orient, Londres, Amsterdam, Istanbul, on buvait sec et on fumait aussi quelques joints, l’approvisionnement se faisait place du Pont, rue de Marignan, rue de l’épée. Cette distance que nous apportait la route, nous faisait rencontrer, des voyageurs, des étudiants étrangers et même ceux des pays de l’Est fuyant “l’assistance au pays frère”, Budapest, Prague plus tard, ou encore des déserteurs américains de la guerre du Viêt-Nam.

Comment était Lyon à cette époque ?

C’était une ville triste, une ville en noir et blanc, livrée aux bétonneurs de Pradel, les monuments n’avaient pas encore été ravalés, nous vivions avec le poids de la société du devoir, de la mémoire des guerres, de la résistance. C’était lourd, l’obéissance et le respect imposés des anciens, tout ça ne collait plus avec nos aspirations de liberté de toutes sortes, nous revendiquions des droits, tous les droits, sans trop savoir lesquels, ces droits ont émergé dans la confusion du mois de mai.

L’école était-elle en grève?

À l’intérieur de l’école, plus d’administration, plus de direction, plus de profs, les étudiants qui restaient sur place assuraient l’occupation, ils se la jouaient « jeune garde », le directeur avait été sorti sans ménagement par les archis, les « plâtres » antiques étaient barbouillés de couleurs vives, un « piquet » surveillait les entrées, c’était comique de voir la métamorphose de certains de nos camarades.

A quel moment l’école a-t-elle été fermée ?

Fin juin, l’école s’est vidée, la réaction de la manif gaulliste à Paris ( 1 million de personnes) avait sérieusement plombé le
mouvement, les ouvriers reprenaient le travail, bref on avait la gueule de bois et il fallait bien se rendre à l’évidence, la révolution, ce ne serait pas pour cette fois.

Quel est votre sentiment sur ces événements ? Ont-ils entraîné des changements dans la société ?de gaulle blanc

Avec le temps, les idées nouvelles ont fait leur chemin par des voies détournées, la révolution sociale n’a pas eu lieu, mais les moeurs, les goûts, les coutumes, se sont modifiés. La lutte pour le Larzac, la manif contre la centrale nucléaire du Bugey organisée avec l’aide de Charlie Hebdo en 1971, sont des idées qui ont germé en 68 dans notre région. Des droits se sont fait jour, la société, la ville même est passée du noir et blanc à la couleur, à tort ou à raison, l’enseignement de l’école des Beaux-Arts s’est ouvert au monde. Il n’y a pas d’anciens combattants, ni de médailles ni de monuments, ce n’était pas une guerre, pas non plus une révolution.
L’atelier populaire est présent au musée de Gadagne où figure une de ses affiches, plusieurs sites Internet en présentent quelques-unes et relatent avec texte et photos les événements de ce beau mois de mai…

Lorsque qu’il m’arrive de traverser la rue Neyret, devant cette école abandonnée, dans cette rue sordide, j’ai un pincement au coeur, à l’évocation du climat burlesque qui régnait ici en mai et juin 1968.

Author: LaFicelle

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