JEROME DULAAR MONTREUR DE CINEMA

 Jérome Dulaar-1867/1946. Un nom pour une petite rue de la Croix-Rousse. Qui était-il ?

 

Dans les documents consultés, on peut lire : Dulaar, forain. Séduit par la nouvelle invention, le Cinématographe, il en fait son fonds de commerce, en proposant des projections dans les foires qu’il appelle « Cinéma Mondain ».
Nous sommes en 1897. La place de la Croix-Rousse est envahie par le monde pour la vogue des marrons. Comme chaque année, cette fête « baladoire » réunit les forains qui proposent leurs nouvelles attractions : manèges, baraques aux illusions, palais des merveilles, tirs à la carabine, femme à barbe, jongleurs, lutteurs, animaux. Le spectacle doit être inédit, unique, pour attirer le chaland « ici c’est mieux qu’ailleurs ». Gaufres, « mattefins », andouillettes, marrons grillés et vin blanc font partie de la fête.
La grande baraque du « Théâtre Mondain » de Jérôme Dulaar sollicite l’œil et l’oreille. Le mécanisme puissant de l’orgue de barbarie rose bonbon et vert pistache diffuse le son mécanique en permanence. Le forain ne recule devant aucun artifice pour inviter à entendre et à voir. Les couleurs vives peintes sur la toile de la façade, les dorures, les colonnes, ainsi que l’appellation, donnent le ton.

« Entrez, entrez ! Le spectacle est exceptionnel ! Du jamais vu ! Découvrez la dernière invention, le Cinétographe, le nouveau divertissement optique».

A l’intérieur, des tentures cramoisies, une centaine de bancs en gradins, quelques banquettes recouvertes de velours rouge, une scène et une grande toile blanche tendue au fond de la salle où est projetée une image photographique, invitent les spectateurs à s’assoir. Le bonisseur, annonce l’extraordinaire spectacle qui va avoir lieu dans quelques instants. Les lampes s’éteignent et le pianiste se met à jouer. Subitement un déclic, un faisceau de lumière et l’image qu’on est en train de regarder, s’anime. Le décor s’agrandit, les feuilles des arbres s’agitent et des gens comme vous et moi se mettent à marcher et courir. Un flot d’ouvriers avec des bicyclettes, des chiens, des voitures, se mettent en mouvement. . On reconnait une vue de Lyon. Puis c’est un chemin de fer qui fonce vers nous. La locomotive nous frôle. Les nerfs se tendent. Les spectateurs sont fascinés. On assiste à une tranche de vie réelle prise sur le vif qui nous donne un sentiment de réalité, pourtant il n’y a ni couleurs, ni son. Les images saccadées en noir et blanc sont accompagnées d’une musique que le pianiste, situé à côté de l’écran, s’évertue à rendre illustrative. Les doigts sur le clavier se déchaînent pour accompagner l’agitation de la scène, puis entament une mélodie sentimentale quand bébé mange sa bouillie en compagnie du père et de la mère aux regards attendris. Une pause permet de changer de bobine, et de proposer des rafraîchissements aux spectateurs suffoqués « vous avez vu ce train qui a failli nous écraser ? ..jamais vu ça de ma vie !.. qui a inventé ça ?… c’est sûrement truqué ! » Entre les bandes, tableaux vivants, danseurs et illusionnistes se succèdent : « la femme dans l’œuf » qui a perdu ses bras et ses jambes grâce à un jeu de miroirs, le « géant » un berger landais perché sur ses échasses revêtu d’un costume de soldat anglais avec son casque colonial. Pendant ce temps-là, on arrose l’écran de lait de chaux, pour avoir une image plus lumineuse, et la projection reprend. Des images de mer, de vagues qui avancent en écumant, des gens qui plongent. L’image peut accélérer ou ralentir, il suffit de tourner la manivelle plus ou moins vite. Le projectionniste est aux aguets, le pianiste aussi. Il s’agit de faire coller le mieux possible, le son aux images.

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Dulaar qui a compris l’avenir de ce nouveau mode d’expression, possède une cinquantaine de films de quelques minutes chacun. Le spectacle toujours innovant remporte un grand succès. D’une fête foraine à l’autre, Jérôme Dulaar et sa famille sillonnent le territoire pour montrer la nouveauté. Le montage et le démontage de la baraque, les annonces, la marche des appareils, les bruitages, les écritures comptables, toute la famille y participe. Les Dulaar sont des forains de père en fils. Les parents sont photographes ambulants dans les fêtes foraines parisiennes et leurs trois fils créent chacun leur salle de spectacle. Abraham, l’ Athénium-Théâtre avec à l’affiche Aérogyne la femme volante, à Marseille. Maurice, l’Excelsior Music-Hall-Théâtre à Rouen et Jérôme le Cinéma Mondain à Lyon, chacun montrant le dernier truc, le Cinématographe. Les Dulaar ne sont pas les premiers à s’intéresser à ce nouveau mode d’expression, des baraques foraines circulent déjà proposant le nouveau divertissement.
La nouvelle invention des frères Lumière n’a suscité, à ses débuts, qu’un engouement passager auprès de la population bourgeoise lyonnaise qui considère le phénomène seulement comme une attraction de foire pour le « petit peuple ». Les Lumière sont des chercheurs, des inventeurs et des industriels du cinéma. Ils vendent et louent leurs productions et leur matériel aux forains, puis aux cinémas devenus sédentaires, de France et d’ailleurs, tout en continuant d’innover.
Collection institut lumière. Cinématographe des frères Lumière en1895. Remarquez la boîte inférieure qui reçoit en vrac le bobineau de pellicule après projection, et la petite enrouleuse à gauche pour rembobiner.
Des innovations il y en a dans cette fin de XIXe siècle. L’aéroplane, le vélocipède, mais aussi le télégraphe, le téléphone, la TSF, le phonographe, l’ampoule électrique…Au début du XXe siècle, l’électricité en est à ses débuts et supplante petit à petit le gaz pour l’éclairage axial dans les grandes villes. Les communes rurales attendront encore longtemps.
La projection de films nécessite une grande intensité de lumière. Les baraques foraines utilisent la lumière incandescente des ampoules produite souvent par des mélanges d’oxygène et acétylène, deux gaz très volatils et inflammables et qui ne manquent pas de provoquer quelques incendies. Par mesure de sécurité chaque forain doit avoir une réserve de 100l d’eau à sa disposition pour les premiers secours. La cabine de projection incombustible doit être isolée des spectateurs. Le film qui se déroule doit obligatoirement être récupéré dans une caisse métallique. Il doit y avoir entre le film celluloïd inflammable et la source de lumière, une cuve d’eau additionnée d’alun. Comme souvent, trop de règles découragent l’utilisateur, et toutes ne seront pas respectées. Un siphon d’eau de Seltz pour les premiers secours et un sac de toile pour la récupération des films suffiront souvent sans vraiment attenter à la sécurité. On note un début d’incendie, vite maîtrisé, chez Jérôme Dulaar en 1898, une rampe de gaz ayant mis le feu à un rideau. Cet incident le convainc de se procurer un groupe électrogène qu’il transporte partout. La combustion au charbon pour le gros moteur transforme le générateur en locomotive à la très haute cheminée crachant une énorme fumée blanche. Le nouvel engin aux cuivres étincelants participe aussi à l’attraction. L’électricité produite facilite le travail.

 

Collection Institut Lumière. On note la cabine de projection isolée des spectateurs ainsi que les 2 projecteurs

 

Jérôme Dulaar acquiert du matériel et améliore sa baraque démontable qu’il brevète. Il agrandit son entreprise, et conseille les nouveaux entrepreneurs dans leurs choix de matériel qu’il leur loue ou vend. Il devient entrepreneur de cinéma. Lui-même a deux salles démontables. L’une, importante, qui se déplace sur la côte d’Azur, c’est le Théâtre Mondain : Music-hall et Cinétographe. Et l’autre, plus petite, qui se fixe à Lyon et sa banlieue, c’est le Cinéma Mondain. En hiver la petite baraque est remisée et la famille arpente le sud de la France pour les riches hivernants. De grandes vedettes parisiennes de café-concert viennent se produire sur les planches du Théâtre Mondain. On dit que la famille royale belge apprécia le spectacle.
Jérôme Dulaar suit avec intérêt toutes les innovations techniques. Il vient de se procurer un appareil qui peut en même temps filmer et projeter les images sans être obligé de passer par la phase développement. Il sillonne les rues de la Croix-Rousse, à grand renfort de musique et annonces, et filme les gens du quartier qui peuvent se reconnaître. Le cinéma qui n’est pas encore parlant, tente à le devenir par des artifices. « Entrez, Entrez ! Maintenant voilà le cinéma sonore ! C’est là que toute la famille est employée comme bruiteurs. Cliquetis d’épées pour accompagner un duel, une tôle s’agite pour le tonnerre, des gravillons sur une peau de tambour pour la pluie, ou des moitiés de noix de coco qui s’entrechoquent pour le galop du cheval. C’est le théâtre des illusions. Dulaar ira même jusqu’à enregistrer les concerts qu’il a filmés. Le phonographe reproduit la voix du chanteur pendant que l’image de celui-ci progresse sur l’écran. Il s’agit d’accélérer ou ralentir la manivelle du projecteur pour que les deux bandes soient presque synchronisées.
En 1903 Louis Lumière invente la plaque autochrome, une photo couleur à partir de la fécule de pomme de terre. Dulaar, toujours à la recherche d’innovations, passe aussi à la couleur et peint la pellicule image par image. Sa petite entreprise marche bien. Les bénéfices sont minimes mais permettent de pouvoir continuer l’activité qui fait vivre la famille.
En 1908, le premier « long » métrage de 18minutes et 310mètres (les films sont vendus au mètre) sort à Lyon en avant-première. La mise en scène de l’assassinat du duc de Guise, interprétée par les sociétaires de la Comédie Française, avec une musique originale de Saint-Saens séduit le public par sa qualité artistique. Le cinéma n’est plus seulement une distraction populaire, elle devient aussi celle de la bourgeoisie. Les productions se succèdent, la technique s’améliore. Les Misérables, Quo Vadis sont projetées dans des grandes salles pouvant accueillir un orchestre, et nécessitent l’utilisation de 2 projecteurs qui évitent les coupures. Toute séance est composée de ses actualités, d’un long-métrage et d’une scénette comique. C’est un véritable spectacle qui peut concurrencer le théâtre. Les lieux de projection sont multiples. Café, jeux de boules, brasseries, salles paroissiales, patronage, projettent documentaires et fictions. Jérôme Dulaar, Président des Industries Foraines en 1912, s’insurge violemment contre la concurrence déloyale qui sévit dans un café de l’agglomération. « Nous ne pouvons pas lutter contre un spectacle offert gratuitement ».
C’est à cette même époque que les Dulaar commencent à se sédentariser au 8 de la place de la Croix-Rousse et ouvrent le cinéma « Dulaar », tout en continuant les spectacles itinérants. Pendant la première guerre mondiale certaines salles ferment par manque de personnel et de spectateurs partis au front. Jérôme Dulaar ne reprend ses activités qu’en 1915 et c’est en 1919 que les baraques seront vendues ainsi que tout le matériel forain, à la suite d’un arrêté municipal interdisant les baraques de cinéma portatives. Dulaar définitivement Croix-roussien, redonne le nom de La Perle à son cinéma, probablement en souvenir de cette même salle où eurent lieu les réunions des groupes révolutionnaires au XIXe siècle. Dulaar, homme de cinéma et laïc, offre sa salle pour des projections scolaires organisées par la Ville de Lyon le jeudi après-midi et en fait aussi un lieu de réunions, de conférences ou de cours pour adultes et enfants. Il adhère à l’ORCEL, organisme de prêt de films.

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Bien implanté dans le quartier, il n’aura de cesse d’oeuvrer pour les écoles du 4e arrondissement. Tout en favorisant le cinéma, il se bat pour l’instauration et la bonne marche des cantines scolaires dans la municipalité. On le trouve à la tête de la Fédération des Cantines et colonies scolaires de Lyon et du Rhône.
Après avoir connu toutes les étapes du cinéma, et même la fermeture de son établissement par la France de Vichy antisémite (parce qu’issu d’une famille juive et belge) Dulaar meurt en 1946. En mémoire de ses implications sociales et de ses bienfaits, la municipalité lui dédie une rue « Jérôme Dulaar » celle-là même qu’il habite les dernières années de sa vie.
En regard de l’ensemble de ses activité sociales et éducatives, il eût peut-être mérité une rue plus importante, surtout lorsqu’on la compare à celle de Gasparin, qui en 1834, alors qu’il est Préfet du Rhône, ordonne la répression brutale envers les canuts, ou à celle d’Imbert Colomès qui organise à Lyon la Terreur Blanche en 1797.

LE CINEMA EDUCATEUR EN 1918
Le cinéma, maintenant considéré comme un magnifique outil d’éducation, est « récupéré » par les catholiques et la municipalité. Les enfants sont au centre des préoccupations. Il s’agit de remplacer les pères morts à la guerre, en insufflant des valeurs morales à leur progéniture tout en les éduquant. Les occuper et les sortir de la rue, tels sont les objectifs des uns et des autres. Le cinéma éducatif et récréatif entre en concurrence avec le cinéma commercial. Le cinéma paroissial Saint-Denis ouvre ses portes en 1921 et propose un spectacle attractif chaque dimanche en soirée réservé à ses paroissiens, en vantant les mérites de son matériel moderne et de son orchestre symphonique. Edouard Herriot, maire de Lyon et anticlérical notoire, instaure le cinéma scolaire éducatif réservé aux écoles publiques. Une concurrence s’installe entre le cinéma de paroisse accusé de propagande religieuse et le cinéma scolaire laïc. C’est une surenchère qui s’instaure au niveau du matériel et des fréquences des séances. Pathé-frères offre ses services et ses programmes à l’école publique où l’on installe du matériel de projection. Pendant ce temps, la société catholique Etoile prête des films et du matériel aux paroisses à des prix très réduits. Cette société soutenue par le clergé, contribue à la diffusion du cinéma à travers des films d’une moralité irréprochable « des beaux films bibliques » et devient importante grâce aux subventions de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Parallèlement le cinéma scolaire de la Ville de Lyon se développe et obtient le soutien du ministère de l’Instruction Publique. De plus en plus de groupes scolaires s’équipent en matériel de projection. En 1924 l’Office Régional du Cinéma Educateur de Lyon (ORCEL) prend le relai du cinéma éducateur de la Ville. Subventionné par la municipalité et bénéficiant de dons, l’organisme se développe rapidement et permet une diffusion importante de films éducatifs.

 

Sources :
-Histoire comparée du Cinéma de Jacques
Deslandes et Jacques Richard (1968
-Les cinémas dans la ville. La diffusion du spectacle cinématographique dans l’agglomération lyonnaise (1896-1945). Renaud Chaplain. Thèses univ-lyon2 2007:
-Chroniques croix-roussiennes Georges Rapin

 

 

Author: LaFicelle

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