QUAND L’ORIENT RENCONTRE L’OCCIDENT

Khaled Ben Yahia compositeur oudiste, tunisien croix-roussien.

Nous rencontrons Khaled Ben Yahia lors d’un entretien qu’il a bien voulu nous accorder. Il nous reçoit dans son appartement de la Croix-Rousse, avec beaucoup de gentillesse. C’est un artiste et un passionné. Il aime parler de la musique et de l’instrument magnifique qu’est le oud. Il joue..…Les notes s’égrènent, le son est grave et nostalgique. La musique emplit la pièce, C’est tout l’Orient qui nous apparaît. Il joue pendant quelques minutes, puis nous raconte la musique orientale. « En Tunisie on écoute beaucoup de musiques qui viennent d’Egypte, de Syrie. On est magrébins mais très proches de l’Orient » Il nous parle des maqâms, des noubâs, des mouachahs et du oud qu’il appelle « le sultan des instruments ». Il compare la musique orientale avec la musique occidentale et nous explique les différences et la richesse des deux. Il nous décrit avec passion l’instrument et ses possibilités.

L’instrument est beau. Il remonte aux temps anciens. Fabriqué tout d’abord d’une seule pièce de bois, d’où son nom al-ûd (le bois), il évolue suivant les époques et les pays. On le trouve déjà chez les Assyriens, les pharaons d’Egypte. Parti de l’Orient arabe, ce luth parvient au Maghreb et en Andalousie musulmane avant de faire son apparition dans la culture européenne vers le XIIIe siècle…
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Aujourd’hui, le corps galbé composé de nombreuses lamelles de bois durs comme l’érable, l’acajou ou le noyer, forme la caisse de résonnance. Le manche à angle droit permet de supporter la pression des cordes qui sont au nombre de onze ou douze. La table d’harmonie généralement en épicéa est trouée de rosaces calligraphiées, incrustées de bois précieux, de nacre, d’os… Le jeu de la corde se fait à l’aide d’un mediator. Le nombre de cordes, leur tension, la longueur du manche, le chevalet mobile ou fixe, sont autant de variantes qui offrent une grande richesse de sons. De l’oud classique à l’oud contemporain, l’instrument varie suivant les modes et les envies. Pour le même registre de musique, les puristes préfèreront une tension plus souple de l’oud traditionnel, pour permettre un son plus grave et plus rond, à la différence de l’oud nouveau qui « claque » offrant une sonorité plus forte et plus acide.
L’ oud Bachir, du nom du grand maître irakien du XXe siècle Mounir Bachir, possède une corde basse supplémentaire ajoutée aux cinq cordes doubles, ainsi que deux ouvertures supplémentaires sur la table d’harmonie. Fort de ces modifications, l’instrument prend ses quartiers de noblesse. D’instrument d’accompagnement des chants, il devient soliste interprétant lui-même toutes les inflexions des voix et leurs mélodies. La sonorité ouvre à la méditation et aux sentiments. Tristesse, joie, souffrance, espoir….. Le registre est vaste
Khaled Ben Yahia avoue son émerveillement devant l’instrument qu’il voit pour la première fois « en live » joué par un grand maître égyptien alors qu’il n’avait que 12 ans.« papa je veux jouer du oud» dit-il en rentrant à la maison. 1
C’est à l’Institut Supérieur de Musique de Tunis qu’il est sensible à l’interprétation très douce des maqâms par son maître de musique, et à ses improvisations qui le fascinent « Maître, comment improvise-t-on? »1. Il apprend la technique, s’imprègne de musique de tradition, et tout en gardant les modes, les codes, il improvise et compose. Il parle de la musique : « Ce sont les musiciens soufis qui ont gardé réellement la tradition de la musique orientale, ce sont les gardiens de la « maison »
En écoutant Khaled Ben Yahia et en consultant de nombreux ouvrages consacrés à la musique orientale, nous avons essayé de tracer les grandes lignes qui sont propres à cette musique savante.
Les intervalles entre les notes de la musique orientale sont différents de ceux de la musique occidentale. Alors que cette dernière est composée sur une gamme comportant 12 intervalles fixes composée de tons et demi-tons, la musique orientale comporte au moins 48 intervalles, des tons, des demi-tons et des quarts de tons. Ces quarts de tons, qui font sa particularité, vont pouvoir faire vibrer l’oud grâce à l’absence de barrettes sur le manche de l’instrument. Tous les instruments ne le permettent pas. Le piano, par exemple, ne peut pas les atteindre, celui-ci ne disposant que d’intervalles fixes, en tons et demi-tons. Par contre ce dernier excelle dans les accords, propres à la musique occidentale (des notes jouées ensemble et qui s’accordent) à la différence de la musique orientale qui égrène chaque note l’une après l’autre. Comme dit Nassim Maalouf, trompettiste et musicologue libanais « La musique arabe n’utilise pas les accords. Si vous jouez plusieurs notes en même temps il y a dissonance. Chaque note doit entrer l’une après l’autre dans votre oreille et s’accorder à l’intérieur de vous. C’est ce qui fait la spécificité de la musique orientale et arabe ». 2
Une autre spécificité de la musique orientale, le maqâm. Le trompettiste libanais, nous en parle d’une manière imagée « Regardez ma main » dit le musicologue en montrant quatre doigts d’une de ses mains mise à l’horizontale « dans la gamme occidentale, vous avez quatre premières notes, Do Ré Mi Fa. Les trois premières sont espacées d’un ton (Do Ré Mi), tandis que la troisième et la quatrième sont espacées d’un demi-ton ( Mi Fa) ». C’est alors qu’il nous montre qu’il suffit de rapprocher à peine l’annulaire vers le majeur (Mi vers Ré) pour que le quart de ton se produise. « Ecoutez, dit-il en jouant, il suffit de changer l’intervalle d’un quart de ton et c’est la sonorité de la musique orientale » Puis il présente quatre doigts de sa deuxième main qu’il superpose à la première « sur les quatre premières notes, on en ajoute quatre autres (Sol La Si Do) en rapprochant d’un quart de ton le Si du La …les deux mains se superposent et vous obtenez l’association de deux tétracordes, c’est-à-dire un maqâm ». Il ajoute que la musique, populaire ou savante, doit être belle avant tout et jouer avec les sonorités et les rythmes qui sont les éléments fondamentaux de la musique orientale. Comme le pouls ou la respiration, le rythme donne la vie à la mélodie. Battements forts ou faibles se succèdent en variant les durées. Ils sont plus diversifiés que ceux rencontrés en Occident souvent à 2, 3 ou 4 temps. Les rythmes orientaux sont plus asymétriques, souvent impairs. 5, 7, 9 temps ou plus. 2

Khaled Ben Yahia, imprégné de musique de tradition, reste fidèle à la construction des maqâms, à la composition et aux rythmes des noubas, à celles des mouhachahs. 3 Il les utilise suivant ses aspirations, les réinvente en de nombreuses variations, crée des mélodies, joue avec les rythmes. Il cherche des sons nouveaux et veut multiplier les expériences. C’est sa volonté de rencontre avec les musiques de traditions différentes qui incite le oudiste à quitter la Tunisie. Au Conservatoire Supérieur National de Musique de Lyon, il apprend les codes de la musique occidentale qui sont nouveaux pour lui et côtoie des musiciens de « tout bord » avec lesquels il partage les savoirs.

« C’est à Lyon que j’ai pu rencontrer des musiciens indiens ou africains, des musiciens de jazz, on n’a pas cette chance en Tunisie.».

Il travaille avec des groupes aux codes de musique différents et compose. Les sonorités et les rythmes se mélangent à travers sitar, violon, guitare, percussions, contrebasse ou saxophone offrant une grande richesse créative.
Il parle de la Tunisie avec nostalgie, espère pouvoir s’y réinstaller un jour. Il parle aussi de la Croix-Rousse qu’il affectionne pour sa mixité sociale et culturelle, sa convivialité, sa qualité de vie

«A la Croix-Rousse on rencontre des gens d’une grande générosité dans les nombreuses associations, les cafés, les cafés littéraires, au marché. Je suis un expatrié ça n’est pas toujours facile. On est certainement mieux dans son monde naturel mais J’ai fondé une famille en France. Ma femme est française, mes enfants sont français. Je ne regrette pas d’être venu en France, ça m’a beaucoup apporté au niveau musical.»1

 

Les musiques du monde

Ashok Patak et Khaled Ben Yahia

Professeur au Conservatoire de Musique de Nice quelques jours par semaine, il transmet son savoir aux étudiants tout en enchaînant les concerts internationaux, en soliste ou en groupe. Il compose des pièces en solo, musique et paroles qu’il chante, travaille avec le joueur de sitar Ashok Patak et le percussionniste Jacky Detraz pour des concerts réunissant les cultures indienne, française et tunisienne, dirige des rencontres avec les chants soufis de Konia, se mélange au jazz de Jean Paul Alimi, forme un duo avec Jean-Michel Pilc pour le festival jazz sur la ville de Nice …

La rencontre de la musique arabo-andalouse et du jazz contemporain se fait dans l’improvisation qui est au cœur des 2 musiques. Chaque musicien est à l’écoute de l’autre, cherche comment ça fonctionne à travers ses codes, ses modes « C’est pendant les répétitions que la musique se crée »1 dit Khaled Ban Yahia. « On doit connaître un peu de musique orientale, continue Daniel Mirabeau saxophoniste de jazz, non pas pour la jouer comme les orientaux, parce que ça n’est pas notre culture, mais apprendre comment ça fonctionne et le réintégrer à l’intérieur de notre vécu de musicien occidental…je suis français, mes voisins peuvent être maghrébins, sud-américains et c’est avec tous ces gens-là qu’on construit notre vie ici, en France avec des cultures qui sont déjà métissées, curieux des cultures des uns et des autres »1

« On va entremêler, métisser la musique d’ici, la musique d’ailleurs (….) C’est une des chances de la France d’être dans cette richesse humaine et artistique » (Jack Lang -Institut du Monde Arabe)

 

Notes et sources
1 Réflexions tirées du film de Bernard Dautant « Le prince du oud » (You tube)
2 Voir la démonstration (You Tube)- Nassim Maalouf -la musique arabe et le maqâm
3 « De nos jours, la nouba se présente comme une composition musicale construite sur un mode principal dont elle prend le nom et formée d’une suite de pièces vocales et instrumentales exécutées selon un ordre convenu. La structure de la nouba tunisienne met ainsi en évidence divers effets de contraste et de symétrie qui se manifestent entre ses parties ou au sein de chacune d’entre elles. Ainsi, la première partie privilégie les rythme binaires et la seconde les rythmes ternaires. Chaque partie commence sur des rythmes lents pour se terminer sur des rythmes vifs. De même, cette alternance de rythmes lents et allègres peut se reproduire au sein des pièces elles-mêmes. Les noubas puisent dans les formes poétiques du genre classique (qasida) ou post-classique (muwashshah et zadjal) Les noubas, pièces maîtresses du patrimoine traditionnel, sont toujours exécutées dans les concerts publics et à l’occasion des fêtes familiales, plus particulièrement en milieu urbain. ) « Le muwashshah (genre de nouba) connu en Occident sous la dénomination de « poésie strophique », constitue une innovation littéraire de l’occident musulman médiéval. Apparu à la fin du IIIe/IXe siècle en Andalus »
Christian Poché (compositeur, critique musical, musicologue et ethnomusicologue français Livres : Dictionnaire des musiques et des danses traditionnelles de la Méditerranée, plus…
Ismaïl MESBAHI (percussionniste et enseignant diplômé d’Etat en musique orientale) Le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Occident…l’enseignement inversé -voir Vibrations (Dailymotion) et Improvisation à 7 temps (You tube)

ANNEXE
La musique orientale est née de la poésie.
Musique de transmission orale, c’est pourtant dans les récits et les fables de la littérature classique arabe que l’on trouve ses sources. « Il y a bien longtemps en Arabie, bien avant la naissance de l’Islam, la tribu ‘Ad avait envoyé une délégation à la Mecque pour implorer la pluie du ciel car une sécheresse terrible sévissait dans le pays ». Soucieuses de la bonne réussite de la mission, deux femmes demandèrent de mettre en vers un poème contre la soif qu’elles proposèrent de chanter. « Ce mythe évoque l’apparition du chant à partir de l’imploration de la pluie. Il traite de la magie et du pouvoir de la musique sur les éléments naturels.(..) Les poèmes de pluie sont souvent à l’origine de l’art du chant (..) et pour chanter on a besoin de vers sur lesquels s’appuyer ». C’est le poème qui forme l’ossature du chant.
Un autre récit du XIe siècle nous relate l’histoire d’un caravanier chanteur. Ses plaintes après s’être cassé la main en tombant de sa monture rythmèrent le pas de son chameau. Ce fut le premier mètre, il va servir d’unité pour le rythme « Le mètre fractionne le temps en portions de longueurs égales. C’est ce que l’on obtient en battant instinctivement du pied ou en frappant des mains pour accompagner la musique »
. Chanteuses et instruments furent admis dans la société islamique. D’après les textes authentifiés par les théologiens, le Prophète ne les rejeta pas, comme pouvaient le prétendre certains commentateurs des ouvrages anciens. Pourtant la musique fut interdite dans plusieurs communautés, mais acceptée par les communautés soufies qui permirent à celle-ci de conserver ses structures traditionnelles. La musique peut être simple, composée de courtes mélodies parfois ponctuées de quelques solos. Percussions et battement de mains rythment les chants souvent mystiques. Plus élaborée, pour d’autres occasions comme un mariage, une naissance, la musique est faite par des musiciens professionnels sachant improviser et utiliser des techniques de styles différents.
Dans la musique orientale, les intervalles entre les notes sont différents de la musique occidentale, c’est ce qui fait sa spécificité. La distance qui sépare deux notes forme la structure qu’on appelle mode. Les maqâm sont des modes. Différentes combinaisons forment les nombreux maqâms qui donnent naissance à tel ou tel genre, avec une « couleur » spécifique: Gaie, triste, mélancolique, joyeuse, féminine, fierté, virilité, sentiment amoureux, etc..
D’après Christian Poché (compositeur, critique musical, musicologue et ethnomusicologue français)

 

Author: LaFicelle

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