TRAVAIL D’UN DESSINATEUR : DENIS FALQUE

A la Croix-Rousse, pas très loin du Gros Caillou, le dessinateur est penché sur sa table de travail. Au bout de son crayon, des personnages prennent forme et des univers se créent. La précision du dessin joue le réalisme et rend crédible l’histoire racontée. L’humour de Grain d’Azur, la détermination de Jane dans le monde déjanté des bikers, la force du rectificateur sur la piste du poison dévastateur du Triangle Secret sont autant de mondes qui invitent à la lecture.

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Le parcours de Denis Falque

Depuis sa petite enfance, il dessine. A la maison, à l’école, le crayon ne le quitte pas. Il remplit ses cahiers d’écolier de personnages qu’il met en scène. « Je dessinais pour m’occuper, je suis fils unique. C’était la meilleure façon pour moi de passer le temps. »
Sa passion du dessin le mène à poursuivre ses études à l’école d’art lyonnaise Emile Cohl où il choisit de se former au dessin et à la bande dessinée. Après l’obtention du diplôme de dessinateur, il part à Angoulême démarcher les éditeurs. « Avec un ami, dessinateur lui aussi, nous décidons d’affronter le monde de la bande dessinée. Tout s’est bien passé, les contacts se sont produits mais nous n’avions pas de projets réels, pas de scénarios, et c’est alors que nous avons rencontré Eric Corbeyran, qui lui, avait un projet chez Dargaud. Mon ami Olivier avait le dessin qui correspondait à l’histoire. J’ai accepté de mettre en couleurs. C’est comme ça que j’ai commencé. C’était en 1993».
Avec des hauts et des bas, les projets s’enchaînent. Grain d’Azur et Le Fond du Monde avec le scénariste Corbeyran, Jane avec Bonifay. Des séries qui ne marchent pas trop mal, le succès restant cependant discret. Puis il reçoit un scénario de Didier Convard qui fait appel à sa maîtrise du dessin pour mettre en images le Triangle Secret dans sa partie contemporaine. « J’ai lu le scénario et j’ai été emballé. Le milieu du Vatican et celui des francs-maçons m’ont tout de suite inspiré. Il fallait faire des recherches poussées pour être le plus réaliste possible sur le décor, les vêtements. C’était passionnant, mais aussi stressant. Il fallait travailler très vite au rythme de deux volumes par an. En même temps je finissais les séries commencées. C’était une énorme pression ».
L’histoire tortueuse du Triangle Secret, peuplée de trahisons, meurtres et secrets bien gardés nous entraîne sur la piste des manuscrits de la Mer Morte et leur nouvelle interprétation. Le scénario est extraordinaire, la série des sept volumes a un succès foudroyant.
Depuis lors, la collaboration entre le scénariste et le dessinateur se poursuit. « J’aime travailler avec Didier. Ses scénarios sont très inventifs et précis dans le détail ce qui facilite mon travail. Les images naissent au fur et à mesure de la lecture ».
Quatorze nouveaux volets du Triangle voient le jour : 5 tomes des Gardiens du Sang , 5 de Herz et 4 de INRI nous transportent de rebondissements en flash-back dans une histoire aux intrigues sombres. Tous mettent en scène des personnages et lieux réels dans des situations fictives qui frisent les catastrophes humanitaires. Des secrets millénaires dévoilés, des potions aux effets dévastateurs et toujours la même course au pouvoir.
Sept volumes intitulés Lacrima Christi sont en cours d’élaboration.

 

Entretien : le travail du dessinateur

DF : « Le scénario de Didier Convard est très précis. C’est un véritable roman où la profusion de détails suggère les ambiances qui me permettent de « voir » l’image. Il imagine la mise en page de la planche et son découpage, Chaque case à un descriptif. Je compose les images et nous confrontons nos idées. Il est le metteur en scène et je suis le réalisateur, je tiens la caméra ».

Un crayonné de départ

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« Au fur et à mesure de la lecture du scénario, je fais un crayonné. Je mets en place rapidement au crayon les vignettes et les bulles et j’esquisse les dessins dans un petit format plus propice à la liberté du dessin. Ensuite sur un format A4 j’élabore le dessin des personnages que je mets en place dans les futurs décors. Enfin j’agrandis le dessin à la photocopieuse et le reproduis sur une feuille de dessin à l’aide d’une table lumineuse, pour pouvoir l’améliorer, corriger les erreurs et passer à l’étape suivante : l’encrage. Pour ça j’utilise la plume à dessin et l’encre de Chine. Je suis un des rares à le faire, avec Julliard peut-être. La plupart des dessinateurs se servent d’un feutre taillé. La plume va me permettre d’avoir une ligne claire très précise dans le détail, mais elle est dangereuse à cause des taches qu’elle peut générer. Les zones noires, ombres et aplats, sont cherchées grossièrement sur calque, avant d’être posées définitivement au pinceau et acrylique.
Après le temps de séchage, on procède à la mise en couleur. Dans la plupart des cas elle est réalisée à l’ordinateur par une personne spécialiste, mais dans le cas des flash-back de Lacrima Christi je les travaille au pinceau et aux encres de couleur, ce qui offre une plus grande possibilité de nuances, de dégradés et d’effets tout en marquant le changement d’époque.

La page est prête pour le lettrage qui se fait à l’ordinateur. Pour estimer la grandeur de la bulle j’ai écrit le texte au brouillon lors de l’agrandissement.
LF : Comment choisissez-vous les formats des cases et leur nombre ?
DF : Le déroulement de l’histoire dans la page se fait par cases qui montrent à la fois l’espace et le temps. De leur nombre et de leurs formats dépendent la lisibilité et le rythme de l’action. Les formats allongés horizontalement peuvent montrer le temps qui passe, tandis que verticalement ils favorisent plutôt le vertige propice aux chutes. Les gros plans, par contre mettent l’accent sur les expressions des personnages ou sur un objet qui va avoir de l’importance dans la suite de l’histoire. Les angles de vue diffèrent en fonction des effets recherchés. La plongée, vue de dessus, peut dramatiser la scène en donnant une sensation d’écrasement ou de menace.
Au contraire la contre-plongée favorisera la situation de force du personnage ou du décor qui domine la situation. Les lignes obliques en accentuent le risque.
Lacrima Christi : Vues en contre-plongée et gros-planfalque3
Enchaîner deux cases, là est la difficulté. Dans chacune d’elle, l’emplacement des personnages et des objets doit tenir compte du temps qui passe dans la narration et des idées à faire passer

LF : Avant de dessiner, faites-vous des repérages ?
DF : La plupart du temps il est nécessaire de faire un repérage pour avoir des renseignements précis sur les lieux, les architectures. Je pars avec mon appareil photo et je photographie les rues, les bâtiments en cherchant déjà plus ou moins les plans, en plongée ou contre-plongée. Je suis monté en haut de la cathédrale de Strasbourg pour visionner la perspective pour un panoramique du Fond du Monde. Pour Jane et les bikers, je n’ai pas mis les pieds aux US, j’ai utilisé des documents photos et me suis inspiré du cinéma américain, c’était passionnant, j’avais l’impression d’avoir toujours habité là. Pour Le Protocole du Tueur, un polar en collaboration avec Convard, j’ai situé l’action à Lyon à côté de mon atelier c’était pratique pour les repérages. Très souvent j’utilise des photos que je recadre et transforme.
LF : Qui décide des dessins de couverture, celle de Lacrima Christi par exemple ?
C’est moi qui ai proposé un croquis de l’alchimiste avec le coffre et l’objet pour le tome 1. Validé par le directeur artistique, le dessin est réalisé par André Julliard pour conserver une continuité avec la partie Moyen-Âge du Triangle Secret. Plusieurs dessinateurs ont participé à l’élaboration des sept volumes, chacun spécialiste d’une époque. Pour Lacrima Christi, comme je suis le seul dessinateur, je peins moi-même les couleurs des pages flash-back pour les différencier des moments contemporains » .
Après cet entretien, le dessinateur reprend son crayon et se remet au travail sur le tome 4. La sortie du 3 est prévue pour juin 2017.

GROS PLAN : La composition de deux pages de Lacrima Christi
Le flash-back du tome 1, retrace les avatars de la traversée du bateau qui transporte la mortelle substance, les Larmes du Christ. Le moment de la tempête puis du naufrage, qui dans la réalité se passent pendant un temps assez long, est ici représenté sur deux pages et seize vignettes pour quelques secondes de lecture.

Un plan d’ensemble amène la scène. Des plans moyens malmènent le bateau (plonge à droite, plonge à gauche). Deux plans rapprochés marquent l’inquiétude des marins et des deux passagers (changement de couleur). Puis les images se resserrent, on se rapproche du sujet. Le bateau est submergé par les vagues. Il se couche, c’est le naufrage. Gros plan des deux passagers qui craignent la colère divine. Puis, dans un même plan, les deux personnages sont pris dans les remous, l’un en action, l’autre (l’alchimiste) replié sur lui-même, semble attendre la mort. Suivent deux vignettes verticales parallèles pour une même action : l’assistant de l’alchimiste s’extrait de la coque (vue de dos monte dans l’image), le même assistant vue de face se dirige vers le bas à droite du cadre (sens de l’histoire, il va s’en sortir). Les deux dernières cases horizontales montrent, l’un sorti à l’air libre (vers le haut, il va pouvoir témoigner), l’autre à l’intérieur, toujours replié sur lui-même (coincé dans sa vignette), la bouche ouverte laissant échapper ses derniers souffles de vie, les deux mains serrant le coffret contenant l’horrible poison définitivement enfoui sous la mer. Fin de la page. L’histoire peut rebondir ».

 

 

 

 

Author: LaFicelle

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