LES BALLONS DES BROTTEAUX

« Elle est donc venue cette époque sublime de l’industrie humaine qui place notre siècle au-dessus des autres siècles ; c’est d’aujourd’hui que la route de l’air est ouverte au génie de l’homme, et il pourra la parcourir à son gré ; porté sur les ailes du vent, il gagnera les oiseaux de vitesse ; il se transportera avec célérité dans les contrées les plus éloignées et les peuples des extrémités de la terre seront enfin réunis ».

Les frères Montgolfier

Une vison utopique, mais une belle histoire.

Premier voyage habité –Versailles le 21 novembre 1783

Nous sommes en 1783, un peu avant la Révolution Française. Les frères Montgolfier vont entamer la conquête de l’air pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.
Etienne et Joseph, dans la papeterie familiale à Annonay, ont toujours eu des désirs aériens. Dès leur adolescence ils rêvent d’emprisonner les nuages pour voyager avec eux. L’air les fascine. Une chemise qui sèche au-dessus du feu, qui se gonfle et s’envole, les persuade de la possibilité de voler. Il suffit d’utiliser un gaz plus léger que l’air. Ils s’accrochent à l’idée, cherchent, tâtonnent, construisent des sacs remplis de gaz, de fumée, de vapeur. Ils vont d’expériences en expériences. Ballons en papier, ballons en toile, qui s’envolent d’abord dans la cuisine, puis dans le jardin et dans le ciel d’Annonay. Les vols se succèdent, le choix des matériaux évolue. Les machines sont faites avec de la toile de coton ou de soie, quelquefois montée sur une carcasse de bois ou de fil de fer. Une grande quantité de fuseaux ou bandes, cousus en méridien, en double épaisseur qui emprisonne du papier froissé collé sur toute la surface pour garder la chaleur. Chacun est d’accord sur l’utilisation d’un foyer attenant, pour fournir au fur et à mesure la quantité d’air chaud nécessaire à la durée du vol. L’air employé est produit par l’embrasement de la paille sur laquelle on répand des substances huileuses telles que la laine, en l’éparpillant pour qu’elle s’enflamme très promptement et ne produise pas trop de fumée. Il s’agit maintenant de concevoir la position du réchaud pour ne pas enflammer les toiles et d’envisager le stockage du combustible.
Les expériences font grand bruit. Le roi Louis XVI s’y intéresse et assiste au premier vol depuis le parc du château de Versailles. Un canard, un mouton et un coq sont les premiers passagers. Malgré quelques déboires de déchirure dus à la pluie et au vent, le vol s’effectue avec succès. Les animaux sont récupérés indemnes après un vol de quelques minutes. La preuve est faite, la machine peut soulever une charge et l’altitude n’altère pas les facultés des êtres vivants. L’engouement est général, l’Académie des Sciences est unanime : l’ invention est superbe.
Les vols se multiplient. Toujours plus grands, toujours plus hauts . Etienne prépare le premier vol avec passagers à Paris, pendant que Joseph entame une souscription pour une nouvelle expérience à Lyon.
Le 21 novembre 1783, le physicien Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes, s’embarquent pour survoler Paris. Toute la cour du Dauphin est là, Louis XVI ayant refusé d’assister à la mort probable de deux de ses sujets. Madame de Polignac, gouvernante des enfants de France, juge capital de rendre témoin le futur roi d’un « événement qui fera époque ». Dans le parc du château de La Muette, la nombreuse assemblée assiste aux préparatifs de gonflage de la superbe machine décorée de fleurs de lys, et retient son souffle quand les deux hommes montent dans la galerie. On tente de libérer la machine de ses cordes, mais le vent irrégulier fait vaciller l’énorme engin qu’on essaie de rétablir. Subitement la toile se déchire et s’abat sur la flamme, qui sans les secours rapides, aurait détruit la machine. Seules quelques parties sont endommagées, vite réparées par « les dames » qui proposent de raccommoder les déchirures. Après une heure et demie de travail, la machine à nouveau remplie, est délestée rapidement et quitte la terre sans obstacles. Les voyageurs agitent leur mouchoir et l’assemblée jusque-là muette, se met à crier de joie, des hommes lancent leur chapeau, des femmes s’évanouissent et tous les gens des quartiers voisins se précipitent dans les rues pour apercevoir la machine volante. Elle survole Notre-Dame, où la population s’est amassée en haut des tours. Au bout de 25 minutes, les deux navigateurs aériens estiment que l’expérience est réussie et abattent le feu pour descendre. La machine se pose un peu brutalement, les toiles s’abattent sur les hommes, mais chacun arrive sain et sauf sous les acclamations. La foule en délire se partage la redingote de Rozier qu’il avait quitté auparavant.
L’émotion est grande. Pour la première fois l’homme a quitté la Terre.
19 janvier 1784 à LYON. 3e voyage de l’aérostat « FLESSELLES »

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Le « Flesselles » -copyright Norbert Pousseur http://www.traces-h.net/revues/aerostat_04.htm
A l’arrivée de Montgolfier à Lyon, monsieur de Flesselles réunit des souscripteurs pour une expérience avec une énorme machine à laquelle on doit suspendre un grand poids. Soulever un cheval tel est le but de l’opération. Cependant les deux premiers voyages ayant enlevé toute crainte quant au danger potentiel des expériences, tout le monde veut s’envoler et connaître le grand frisson. Pour cette nouvelle expérience, 30 à 40 personnes se sont déjà fait inscrire. On renonce donc au cheval et Pilâtre de Rozier incite Montgolfier à adapter la machine à ses nouvelles fonctions. Il faut renforcer la calotte supérieure.
Le 7 janvier, les éléments de la machine sont conduits hors de la ville au lieu nommé Brotteaux ; les 8 et 9 ils sont assemblés. Le 10, à l’aide d’un feu de paille on procède au remplissage, on fixe petit à petit les cordes pour retenir la galerie, il y en a 80. Soudain, une flamme un peu vive fait s’élever la machine de 15 pieds de hauteur malgré les 60 personnes qui la retiennent. Des déchirures se produisent, l’opération est suspendue. . Pendant les préparatifs, la foule, plus de 100 000 personnes, et le bruit qu’elle engendre gênent l‘entente entre les ouvriers et retardent l’avancée du travail. Les 13 et 14, il faut réparer les différents dommages. Le 15, la machine, le lest et les 6 personnes désignées sont prêts, mais on estime qu’il est trop tard pour partir et le départ est différé au lendemain. Dans la nuit du 15 au 16, la pluie, le vent, le gel, endommagent la toile. Le 16, on pousse le feu pour faire sécher mais la toile s’enflamme et doit de nouveau être réparée. Le lendemain et surlendemain il neige. Le désespoir s’installe. Pour protéger la machine de la neige, des citoyens envoient des toiles cirées pour la couvrir. Le 19, nouveau séchage d’une toile pleine de trous mais qui se gonfle correctement. A ce moment Il paraît indispensable de limiter les voyageurs à 3 personnes. Montgolfier demande à l’intendant Flesselles d’user de son autorité pour empêcher le trop grand nombre de participants mais sans succès. L’intendant pense qu’il faut les satisfaire et plutôt changer les buts du voyage. L’état de la machine et le danger envisagé ne calment pas les ardeurs des participants. Les 4 personnes installées : le comte de Laurencin, le marquis de Dampierre, le prince Charles de Ligne, le comte de La Porte d’ Anglefort, n’ayant aucune intention de céder leur place à quiconque, se mettent à crier de couper les cordes.
Au moment où on rompt les amarres, Pilâtre de Rozier et Montgolfier se jettent dans la galerie. La machine commence à décoller quand monsieur Fontaine qui a participé à la construction s’y précipite et s’y agrippe. Vu son zèle, on lui pardonne et on le laisse monter. La machine baisse, renverse 2 pieux de l’enceinte, l’une des cordes traînant à terre ; un spectateur la libère d’un coup de hache. Enfin la machine s’élève lentement comme en triomphe. Les spectateurs émus battent des mains. Le ballon monte à 8OOm, survole le confluent « les objets diminuent…ces cris aigus s’éteignent…un vaste silence…nous planons dans l’immensité des airs»** Les voyageurs enthousiasmés poussent le feu pour pouvoir voyager jusqu’à la nuit quand soudain une grande déchirure fait une ouverture verticale à l’endroit où la toile avait été endommagée les jours précédents. En quelques minutes la machine s’échoue près de la maison de monsieur Morand, heureusement le choc est faible et les toiles sont repliées rapidement. Les passagers indemnes sont reconduits vers la ville sous les applaudissements.
« La machine a porté 156 quintaux à 3132 pieds pendant 57 minutes, dont 17 pour la remplir après la combustion de 500 livres de bois d’aulne. Le but est surpassé (..) A l’honneur de notre ville, il faut signaler la grande réussite de l’expérience et l’absence d’accidents, malgré le concours et l’empressement du peuple jusqu’à l’ivresse ».*
Le même jour on donne Iphigénie en Aulide. Le public s’y port e en foule à la suite des voyageurs. Quand ils arrivent à l’opéra, les spectateurs se déchaînent : applaudissements, cris. Le spectacle s’arrête et reprend. L’acteur qui joue le rôle d’Agamemnon s’avance avec des couronnes que madame Flesselles installe sur la tête des héros. Pilâtre pose la couronne qu’il a reçue, sur la tête de Montgolfier et le prince Charles sur la tête de madame Montgolfier. Quand l’actrice qui joue Clitemnestre entonne « que j’aime à voir ses hommages flatteurs » le public lui fait recommencer le morceau que l’actrice répète en se tournant vers les loges des voyageurs.
« Après le spectacle les voyageurs soupent chez le commandant et pendant toute la nuit on ne cesse de leur donner des sérénades ».

Un deuxième vol lyonnais. Le 4 juin 1784, l’aérostat « GUSTAVE » embarque la première femme aéronaute.

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L’aérostat est en toile écrue sur laquelle est collé du papier froissé. Monsieur Mathon de La Cour*** émet un certain regret du manque de décorations et du choix de la forme qui aurait pu être plus esthétique, son immense succès n’ayant pas été prévisible. 27 cordes cousues dans des gances ou libres, sont disposées pour contenir la machine et s’opposer aux ondulations dues au vent. Des sacs de cailloux sont attachés aux cordes. Un poêle en tôle avec un couvercle à charnières, est alimenté par du bois. Des rames (larges parasols à baleines) sont fixées sur la balustrade de la galerie pour faire monter ou descendre la machine (efficacité contestable). Le départ doit se faire au moment de la visite du roi Gustave de Suéde de passage à Lyon. Il faut attendre. Soudain, le roi est annoncé pour le lendemain, tout n’est pas prêt et il pleut à verse. La toile est pliée et mise à l’abri. Le lendemain ciel clair, l’aérostat est hissé. Un feu modéré le gonfle. Seulement 2 personnes peuvent monter à bord pour éviter les déboires du « Flesselles », Madame Thible, cantatrice lyonnaise aimant l’aventure et monsieur de Fleurant, décorateur ayant participé à la construction de l’aérostat. Les coopérateurs font le service du « Gustave », un mouchoir blanc noué à leur bras en signe d’amitié au roi et les autorités arborent les armes de France et celles de Suède à la boutonnière.
Le roi se rend aux Brotteaux, visite la machine qui porte son nom, prend place dans la tribune et donne le signal de départ au son du tambour. Une grande assemblée se tient sur les gradins et une foule immense dans le grand champ. L’ordre de lâcher est donné. On abat les pieux et les planches. Le » Gustave » s’avance vers la galerie du roi et s’arrête. Le tambour reprend et on largue les cordes.
D’après la lettre de Monsieur de Fleurant :
« Après avoir salué avec nos drapeaux, nous nous sommes occupés du feu. Quelques minutes plus tard nous survolons la Guillotière poussés par le vent Nord Nord-Ouest et ramenés par le sud sud-est vers le pont Saint-Clair, puis un vent d’est nous fait traverser les 2 rivières puis nous nous élevons à une grande hauteur. Nous apercevons la ville comme un ensemble de petits cailloux. Un grand froid et un bourdonnement d’oreilles. ..Le thermomètre indiquait 5°. Madame Thible et moi nous mîmes à chanter. Le combustible diminuait. Après avoir plané au-dessus de Saint- Didier au Mont d’Or, on augmenta le feu pour continuer vers le sud. Vers 7h 25 nous descendions doucement mais soudain l’aérostat éclata au pôle et nous avons reçu les toiles pour notre arrivée quelque peu brutale. A l’aide d’un couteau je me dégageais des toiles et vit ma compagne saine et sauve avec cependant une entorse à la cheville. Un homme s’était en même temps précipité pour nous sauver. La foule qui se groupait autour de nous empêchait l’écartement des toiles qui commencèrent à prendre feu. La confusion fut au comble et le pillage tel, qu’en un moment il ne resta pas vestige d’une machine dans laquelle je devais le plus beau jour de mes jours ».
Les 2 voyageurs sont portés en triomphe et présentés au roi qui leur témoigne sa satisfaction d’avoir participé à cette expérience heureuse.
*Lettre de monsieur de Fleurieu de la Tourette, secrétaire de l’académie des sciences et des belles lettres de Lyon à monsieur Faujas 1784
** lettre de Laurencin- membre de l’académie des sciences et belles lettres.1784
***Lettre de Maton de la Cour, directeur de l’Académie des Sciences 1784
SOURCES
-Journal de Lyon 1784 books.google
-Description des expériences de la machine aérostatique de MM. de .. Par Faujas-de-St.-Fond., Volume 2……. 1784 https://books.google.fr/books?id=qeAPAAAAQAAJ et Gallica BNF Comprenant des textes de Mathon de La Cour, ceux du comte de Laurencin, de monsieur de Fleurant, ainsi que des frères Montgolfier eux-mêmes écrits en 1784. -Barthélemy Faujas de Saint-Fond (1741-1819 géologue vulcanologue. Professeur et administrateur au Muséum national d’histoire naturelle, Il soutient les débuts de l’aérostation en lançant des souscriptions pour la construction de ballons.

 

Author: LaFicelle

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1 Comment

  1. Rien sur Francisque Arban (de ma famille) je ne trouve nulle part son nom dans l’Etat civil de Lyon où il est censé être né ? qu’en est-il . Je prépare un travail sur cette famille dont faisait partie ma trisaïeule Rose Arban 1826-1911 épouse Rousset

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