LYON A 350 DEGRES

A l’heure où nous pouvons, grâce aux appareils de photos numériques, immortaliser chaque seconde de notre vie, nous avons eu envie de nous plonger dans l’univers des premiers temps de la photographie…

amb1Le XIXe siècle fut riche en innovations. La photographie en était une et pas des moindres. Les découvertes de Niepce et Daguerre ont abouti au « miracle ». L’association de l’ingénieur et de l’artiste-peintre chimiste fit l’effet d’une révolution. A l’annonce de l’invention, l’enthousiasme s’empara du public. Tout un chacun pouvait reproduire l’image de lui-même et celle de son environnement. C’est alors qu’on vit apparaître trépieds et chambres noires devant les monuments, sur les places, prêts à reproduire et immortaliser l’éphémère. Il fallut répondre aux demandes de matériel, polir des plaques, s’approvisionner en substances chimiques appropriées. Un véritable commerce se développa. Cependant l’invention ne fut pas perçue par tous comme un progrès. Une inquiétude se développa, certains y voyant « le mauvais œil » et d’autres la mort de la peinture, de la beauté ou de l’imagination.
Une nouvelle profession vit le jour : photographe. Un grand nombre de peintres s’intéressèrent à la nouvelle technologie et réalisèrent portraits et paysages. C’est le cas de Jean-François Armbruster, peintre et photographe, qui installa son studio photographique 11 place Croix-Paquet. Le nouveau procédé permettait des approches plastiques au même titre que la peinture. Même étude du cadrage, de la lumière, même composition du rectangle, même choix des sujets, portraits et paysages, tout en simplifiant les temps de pose. Le portrait et le paysage se faisaient en un temps record.

Nous sommes en 1869. La lumière est belle dans ce jour d’été. Il est bientôt 10h. Les becs de gaz ont été mouchés depuis longtemps et Le cantonnier finit de balayer la rue. Une voiture à cheval monte péniblement la côte Saint-Sébastien, on entend les fers des sabots résonner sur les «têtes de chat ». Le chargement est lourd. Le cocher encourage le cheval qui peine. L’animal de trait n’est pas encore arrivé au niveau du terre-plein de la place Colbert qui va lui permettre de souffler. Depuis le lever du jour les bistanclaques se déchainent, les métiers à tisser sont nombreux dans le secteur. Le travail de la journée a commencé depuis longtemps. Les ouvrières qui logent dans les combles ont rejoint avant l’aube leur poste dans les ateliers. Les balles de soierie ont été livrées aux fabricants, les commis ont remis les écheveaux aux tisseurs. Les étoffes doivent être livrées le plus vite possible et Il s’agit de ne pas ralentir l’effort si on veut être payés pas trop tardivement. Le travail bat son plein malgré les nombreux mouvements de grève. Les contestations se sont multipliées ces derniers temps, le travail est dur et les conditions de vie restent précaires.
C’est aujourd’hui qu’ Armbruster veut réaliser une grande œuvre. C’est l’effervescence dans le laboratoire photographique. Le matériel est prêt. Les appareils, les réactifs, les plaques de verre, la poudre de coton, l’éther, l’alcool, et tout ce qui permettra les mélanges optimaux pour les superbes photographies qu’il compte réaliser.
Il gravit les étages plusieurs fois jusqu’au dernier, pour rassembler le lourd matériel, et s’installer sur le belvédère de l’immeuble. Là, il a une vision magnifique depuis les toits de la Croix-Rousse, sur le Rhône, les nouvelles passerelles suspendues, les grandes serres du parc et l’usine d’eau en lisière, les toits, les nombreuses cheminées de la ville, les clochers. D’est en ouest la ville se déploie sous ses yeux et bientôt sera saisie par son objectif. Il va falloir se dépêcher pour que la lumière ne soit pas trop différente entre la première prise de vue et la dernière. Heureusement il n’y a pas de nuage et pas de vent, seulement quelques fumées qui ne devraient pas poser de problème.
Le trépied et la chambre noire sont installés, l’objectif tourné du côté du nord-ouest. Il va pourvoir installer les plaques sensibles dans l’appareil. Le travail qu’il a entrepris demande de la précision et de l’organisation. Les 13 plaques de verre nettoyées sont à l’abri dans une boite, prêtes à être sensibilisées. Une par une, avant chaque cliché, elles vont être recouvertes de collodion. Il est important que le produit de sensibilisation ne sèche pas jusqu’au moment du développement pour conserver l’humidité, garante de la réussite de la photo. Dans la chambre noire de son laboratoire, le photographe a fait couler doucement le mélange qui va sensibiliser le premier verre, puis après un court temps d’évaporation, l’a trempé dans un bain d’argent. Tout se passe bien, seules les mouches risquent de freiner la bonne marche du travail. Il commence à faire chaud et l’odeur du mélange qui constitue la dissolution visqueuse les attire. Elles menacent de s’y poser. Il faut les faire fuir sans remuer la poussière qui nuirait à la qualité du mélange.
Muni de la boite étanche contenant la plaque de verre, il gravit les étages rapidement, puis sur la terrasse, passe la tête sous la toile noire de l’appareil de photo dans laquelle il engage le verre, vérifie la netteté et le cadrage de l’image inversée et appuie sur le déclencheur pour laisser passer la lumière pendant 3 secondes de pose. Vite, il faut enlever la plaque avec précaution pour la développer immédiatement dans la chambre noire du labo. Dans le bain de révélateur, l’image apparait en négatif. Premier cliché réussi. Il s’agit maintenant de rincer, sécher, le mettre à l’abri, procéder à la préparation de la deuxième plaque, et refaire les gestes autant de fois qu’il sera nécessaire, en ayant soin de repérer le cadrage de la photo précédente pour raccorder la suivante. Vers 16h 30, les 13 négatifs d’est en ouest sont réalisés. Le plus dur est fait.
Maintenant reste le travail de développement. On imagine la fébrilité du photographe qui voit apparaitre les images positives sur les papiers sensibles, dans les bains de révélateur. Petit à petit le panoramique prend forme. Les images se succèdent. Installées sur les cadres de séchage, la ville de Lyon envahit la pièce.
Les 13 photos noir et blanc s’articulent. Mises bout à bout, elles reconstituent la vision du photographe. Quelques ajustements seront nécessaires mais les ombres et les lumières jouent le relief. Du premier au dernier plan, les gris sont déclinés en une infinie variété de nuances des plus foncées aux plus claires qui nous entraînent vers le lointain. La vue panoramique mesure 4m30 par 27cm et couvre 350° de la ville de Lyon en 1869. Le résultat est émouvant.
(PHOTO DU PANORAMIQUE)
Montage des treize épreuves contrecollées. Cartonnage entoilé. Aml- 2 PH 272/1

 

Jean-François Armbruster (1835-1912)
Après des études aux Beaux-Arts de Lyon dans la classe de fleurs, il s’installe comme photographe en 1859 place Croix-Paquet, puis rue de la Charité et du Plat en 1880. . Il s’annonce spécialiste de portraits au crayon et d’agrandissements photographiques, dans Lyon-revue de 1881(voir photo ) Tout en étant photographe, il continue de peindre le portrait dans la manière minutieuse de l’École lyonnaise.

Collodion humide : plaque de verre recouverte de poudre de coton dissoute dans un mélange d’alcool et d’éther, puis mélangée à une solution alcoolique d’iodure d’argent et d’iodure de fer.
Plongée dans une solution d’azotate d’argent, exposée encore humide dans l’appareil photo. Développée à l’acide gallique et fixée à l’hyposulfite de sodium. Temps de pause 2 à 3 secondes.

 

SOURCES
Chroniques croix-roussiennes-Georges Rapin
Musée historique de Lyon, Les Premiers photographes lyonnais au XIXe siècle, exposition organisée avec le concours de Guy et Marjorie Borgé, Lyon, 1990,
Traité populaire de photographie sur collodion contenant le procédé positif Par Désiré Charles Emanuel Van Monckhoven, A. T. Dupont, A. Deshayes, F. Deshayes
Crédits photographiques- Archives Municipales de Lyon et Bibliothèque Nationale de France

 

Author: LaFicelle

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